Jacques Bergier et les soucoupes volantes par Jacques Vallée

Préface de Jacques Bergier des « Habits Noirs » de Paul Féval

Conan Doyle et la science-fiction par Richard D. Nolane

Jacques Bergier et les soucoupes volantes

Jacques Bergier possédait au plus haut point les deux traits de caractère qui sont essentiels à l’étude des O.V.N.I: un sens de l’humour à toute épreuve et une compréhension intuitive de la nature secrète des événements contemporains, qu’ils soient politiques, militaires ou scientifiques. Il possédait en outre certaines aptitudes qui rendaient très inconfortables les fonctionnaires de la recherche académique aussi bien que les adeptes des sciences parallèles: il en savait plus long qu’eux sur leur propre terrain. Le premier contact avec Jacques Bergier laissait peu de doute sur son humour. Je fis sa connaissance à une époque où il se consacrait aux proverbes Bouddhiques. Ayant déterminé rapidement quel trésor ils représentaient pour l’Humanité, il s’employait à l’augmenter en créant de nouvelles maximes. Nous passâmes donc une grande partie de la soirée à écouter des trouvailles aussi sages qu’inutiles, telle : Celui qui crache dans l’oreille d’un sourd vole une heure à Dieu.

Cet humour cynique, qui touchait au fameux rire des grands mystiques, Bergier l’appliquait sans pitié aux soucoupes volantes. Il tranchait la querelle entre les tenants de la thèse extraterrestre et ceux de l’hallucination collective en affirmant sérieusement : Les O.V.N.I. sont des hallucinations collectives provoquées par des Extraterrestres. Certaines observations récentes semblent lui donner du poids à cette boutade typique, qui tourna contre lui la colère vengeresse des deux camps : les savants académiques auraient voulu qu’il rejette complètement les observations des O.V.N.I, et les adeptes de l’ufologie exigeaient que, chercheur parallèle comme eux, il embrasse fraternellement leur cause. Bergier avait trop l’habitude de penser dans l’indépendance pour se laisser influencer par ces pressions. Il écrivit à la Flying Saucer Rewiew britannique que les O.V.N.I. étaient reliés à la question du rat de Calcutta, sur lequel l’Histoire, disait-il, se doit de garder à jamais le silence. Ces plaisanteries en publique cachaient quelque chose. Elles dissimulaient l’esprit d’un homme créateur et profondément sérieux, qui saisissait immédiatement les idées nouvelles et s’attachait passionnément, en privé, à les prolonger pour en tirer les ultimes conséquences.

Il écrivait ainsi à un ami, à propos de notre premier entretien à Paris en 1973 : J’ai repensé à la conversation que nous avons eue avec Jacques Vallée. Si je me souviens bien de ce qu’il a dit, il pense que le phénomène UFO se neutralise lui-même et efface ses traces au bout d’un certain temps de fonctionnement (…). Ce comportement, c’est celui de phénomènes physiques bien connus. C’est ainsi qu’en mécanique quantique, la vitesse se neutralise (…) par l’augmentation de la masse avec la vitesse. Dans la thermodynamique chimique, nous avons la loi de le Chatelier, où une réaction chimique non catalysée se neutralise jusqu’à un équilibre. Il y a là la première preuve qu’on n'ait jamais donnée que le phénomène UFO appartient à l’univers réel . Deux ans plus tard, il poursuivait : Au point où en est la situation concernant les O.V.N.I, si on admet la matérialité des faits - ce que je ne suis pas préparé à faire – il est tout à fait vain d’imaginer simplement d’autres dimensions comme sources du phénomène. Il faut construire un 'multivers' où la réalité et l’imagination co-existent et sont interconnectées . C’est à un tel ' multivers ' que Jacques Bergier semblait appartenir. De ce point de vue, il avait conscience à la fois du potentiel de l’homme et de ses limites de son esprit. Dans une de ses dernières lettres, il m’écrivait : Je pense que la solution du problème peu être obtenue par la méthode scientifique normale. A condition de la prendre dans le sens de mon regretté maître et ami J.B.S. Haldane : « Je m’intéresse à tout ce qui est étrange en chimie-physique et je ne le néglige pas ailleurs ». On peut certainement chercher à se mettre en rapport avec la source du phénomène. Mais cela pose un problème que j’ai signalé dès 1935 : Comment donner l’impression que l’on est intelligent ? Il n’avait pas besoin d’ajouter que ce problème, Jacques Bergier l’avait résolu.

Avec l’aimable autorisation de Jacques Vallée pour l’A.A.J.B

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Préface de Jacques Bergier des « Habits Noirs » de Paul Féval

Un grand écrivain est nécessairement un constructeur d’univers. Dans Les Habits Noirs, série en 7 volumes dont celui-ci est le premier, Paul Féval a créé un univers qui se superpose à la France du XIXe siècle, environ 1820-1840, et qui est à la fois réel et irréel. Irréel parce que le chef des Habits Noirs, le Colonel « Le Père à Tous », n’est certainement pas un humain : s’il n’est pas le Diable, il est certainement un de ses émissaires les plus proches. Réel parce que la France de l’époque et en particulier Paris et la Normandie sont ressuscités avec une minutie, un souci du détails et aussi une poésie que l’on ne retrouve guère que chez Balzac.

Pourquoi a-t-on écrit mille études sur Balzac et aucune sur Féval ? N’étant pas un littéraire - je suis physicien nucléaire dans le civil -, je ne suis pas capable de le dire. Pour moi l’un et l’autre sont de grands écrivains, se ressemblant par leur inspiration et sensiblement du même calibre. Mais, par sa complication, par sa minutie, par l’attention aux détails, par la multiplicité des sous-sujets à l’intérieur d’un même récit, la série des Habits Noirs, constitue aussi un univers unique dont je ne trouve aucun exemple dans la littérature. Comme forme d’art, les Habits Noirs ressemblent plus à une partie d’échecs entre deux grands maîtres qu’à une série romanesque. Et, pourtant, tel est le miracle de l’art de Féval : on dévore son œuvre comme un roman policier. C’est un roman policier, en effet. Mais ce serait lui faire injure que de le comparer aux romans policiers modernes, écrits en quinze jours et oubliés au bout de deux heures. Il y a là un défaut de terminologie. On peut acheter dans une boutique de jouet une pour enfant qui « tourne tout juste » et qui indique vaguement l’heure. On peut également acheter des chronomètres suisses de haute précisions avec des arrangements électroniques qui réduisent l’erreur à moi d’un centième de seconde par siècle. Dans les deux cas on peut appeler l’objet en question : un bracelet-montre, mais la différence est considérable. Comparons maintenant un roman policier courant à la pseudo-montre pour gosse et les Habits Noirs au super-chronomètre électronique suisse et nous aurons une proportion à peu près exacte. Dans les Habits Noirs, tout est ajusté, tout est prévu. Comme c’est une œuvre humaine, il y a tout de même au cours des 7 volumes quelques légères contradictions. L’expert numéro 1 en Habits Noirs, mon éminent ami François Le Lionnais, mathématicien connu, spécialiste des échecs et président de l’association des Ecrivains Scientifiques de France les relèvera dans une note à paraître à la fin d’un des prochains volumes de cette collection. Chacun de ces volumes, mentionnons-le en passant, peut se lire indépendamment, après quoi on relit toute la série avec une joie nouvelle. De quoi s’agit-il ? Essayons de l’expliquer sans gâter le plaisir du lecteur.

Les Habits Noirs sont le type même de la Société Secrète, l’originale, la vraie. Bien entendu elle est italienne, c’est le prototype de la Cammora, de la Mafia, de la Cosa Nostra. Tout ce que le monde a pu voir de ces sociétés est une manifestation de l’activité de sous-fifres, de personnages mineurs. Les véritables Habits Noirs, eux, n’ont jamais maille à partir avec la justice, car ils ont inventé « la Mécanique ». Quel est donc son rôle ? Lorsque les activités des Habits Noirs ont abouti à un mystère qui risque d’intéresser la justice, la police ou le simple curieux, la « Mécanique » fabrique une solution : elle offre un coupable à la justice, fournit de l’information aux journalistes, bref ferme le cercle et donne des explications que le vulgaire peut comprendre. Pendant ce temps-là, les Habits Noirs continuent leur œuvre. Le Chef des Habits Noirs est appelé « Le Maître de la Merci ». Il porte le scapulaire de la Merci qui a appartenu au fameux Fra Diavolo et détient le secret du trésor fabuleux des Habits Noirs, plus important que tout peu ce qu’on peut imaginer et que l’on entrevoit brièvement dans « Les Compagnons du Trésor ». L’activité des Habits Noirs tend à augmenter ce trésor, quant à ce que le Maître de la Merci veut en faire, on ne le saura jamais. Après tout le Diable et l’Argent ont toujours eu partie liée et le Diable a besoin de l’Argent pour ses activités, c’est bien connu. Autour du Maître de la Merci grouillent ses ennemis . Aussi bien les autres membres des Habits Noirs qui voudraient bien s’emparer du trésor que leur ennemis qui luttent pour la justice et y laissent généralement leur peau. Autour de cette lutte secrète on voit vivre l’extraordinaire Paris de l’époque et un certain nombre de provinces françaises. Féval dit à un moment donné qu’il écrit « pour ceux qui sont plus intelligents que sceptiques ». C’est également pour ceux-là que je vais raconter une histoire qui lui aurait bien plu. « Le débarquement allié en Sicile en 1943 n’a été possible qu’avec l’accord de la Mafia. C’est la Mafia qui a fait savoir aux Alliés que le Quartier Général Allemand en Sicile était Taormina. Le bombardement de ce Quartier Général fut synchronisé avec des attaques des commandos de la Mafia contre les postes de guets allemands et fascistes et c’est ainsi que le débarquement à eu lieu. Depuis, les grands chefs de la Maffia aux Etats-Unis, de la Cosa Nostra, ne sont jamais jugés mais extradés en Sicile où ils terminent leurs jours dans le plus parfait bonheur ». Quant à la puissance de la Cosa Nostra dans l’Amérique de 1965, lisez les journaux, ce n’est pas Féval qui les écrit, mais des reporters… Ne criez donc pas à l’invraisemblance en lisant les Habits Noirs. Laissez-vous portez par le récit, qui en vaut la peine. L’auteur a voulu faire œuvre « réaliste », comme nous disons maintenant. Pour lui, la société des Habits Noirs ou quelque chose d’approchant existait réellement. Bien entendu il est parti de là pour construire un des plus beaux univers que l’imagination ait conçu.

Pour les lecteurs de notre époque, les Habits noirs n’ont rien d’invraisemblable. Quand on vu un drapeau portant l’insigne d’une minuscule société allemande flotter sur L’Arc De Triomphe et l’Elysée, quand on voit à la télévision des séries comme « Les Incorruptibles », quand on lit les journaux, on n’est plus étonné par les exploits des Habits Noirs. Si on est étonné, c’est par la richesse de l’invention de l’auteur et aussi par l’abondance de sa production. Je me suis toujours demandé comment Féval, Balzac ou Dumas Père ont réussi à produire tout ce qu’ils ont produit sans utiliser ni le magnétophone, ni la machine à écrire. Dans le cas de Féval, ce qui déconcerte c’est aussi le souvenir qu’il gardait des moindres détails et de la façon dont il les utilisait méthodiquement dans un même volume ou d’un volume à l’autre. Il avait probablement une mémoire tout à fait extraordinaire. Peut-être même se servait-il d’un fichier de personnages : à ma connaissance, on ne sait rien de la façon dont il travaillait et c’est bien dommage. Il ne paraît pas avoir laissé de disciples. Le roman policier moderne ne dérive pas des Habits Noirs pour l’excellente raison que les écrivains modernes paraissent être incapables de fournir l’effort nécessaire pour construire un univers aussi complètement intégré, aussi minutieusement et aussi parfaitement organisé. On trouve des univers de ce genre dans l’œuvre d’autres grands écrivains et notamment dans la « Forsyte Saga » de John Galsworthy. Mais l’organisation y est bien moindre parce que l’auteur n’a pas besoin d’expliquer des mystères, ni de soutenir une action complète. Je salue avec une très grande joie la résurrection des Habits Noirs, je suis persuadé que l’œuvre de Féval aura, à un siècle de distance, un succès aussi grand que lorsqu’elle est parue. Plus grand peut-être parce que nous sommes plus près des courants souterrains de la société que ne l’était le lecteur moyen de 1865 et plus préparés à accepter l’univers des Habits Noirs.

Jacques bergier

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Conan Doyle et la science-fiction par Richard D. Nolane

Père de Sherlock Holmes, le plus logique des détectives, Conan Doyle aurait pu devenir un auteur d'une importance capitale dans le domaine de la science-fiction. Il avait tout pour cela : imagination fertile, une culture scientifique importante, une curiosité inlassable et une écriture qui a défié le temps. Cependant et fort paradoxalement, ce furent le spiritualisme et l'occultisme qui le fascinèrent, au point d'occuper la presque totalité de son temps durant la dernière période de sa vie. Il ira même parfois jusqu'à abandonner tout esprit critique et se laisser aller à des excès de crédulité incroyable (exemple : les " photographies de fées " prétendument prises par Elsie Wright...).

Étrange dérive donc, pour un homme épris de logique et d'exactitude... Malgré tout, et c'est heureux pour l'amateur de science-fiction, Conan Doyle se laissa tenter plus d'une fois par la lecture conjecturale (comme aime à le désigner Pierre Versins) et, avec Le monde perdu, signa un classique du genre. En fait, les ouvrages où Conan Doyle s'engage sur le terrain de la science-fiction se divisent en deux parties bien distinctes : ceux où apparaît le professeur Challenger et les autres.

Personnage irascible et génial, Challenger est un de ces héros plus grand que nature qui touchent au mythe et qui rendent une œuvre inoubliable, même si celle-ci recèle, ça et là, quelques faiblesses. S'embarquer avec ce savant hors du commun, c'est prendre un billet pour l'aventure la plus débridée aux quatre coins du monde, sinon au-delà de l'univers connu. D'ailleurs Challenger est, avec Sherlock Holmes, le seul des personnages créés par Conan Doyle à avoir vaincu le temps, ce que l'on doit essentiellement au Monde Perdu qui, même s'il n'est pas le seul, reste le meilleur récit de la saga qui lui a été consacrée. Car on rencontre cet impétueux explorateur non seulement dans ce prodigieux voyage à travers une contrée préhistorique miraculeusement conservée au cœur de la jungle amazonienne, mais aussi dans d'autres romans, la ceinture empoisonnée 1 et Au pays des brumes, ainsi que dans deux longues nouvelles : la machine à désintégrer et Quand la terre hurla 2. Cependant ces quatre histoires souffrent quelque peut de la comparaison avec Le monde perdu, même si l'auteur en fait bien évidemment des œuvres plus qu'attachantes, et l'on pourra regretter qu'Au pays des brumes, qui voit l'incroyable conversion de Challenger au spiritualisme, ait été victime de la passion dévorante de son auteur pour l'Au-delà...

Un peu lassé par ce personnage tonitruant, Conan Doyle créa ensuite, l'espace d'un court roman, Le gouffre Maracot 3 , celui d'un autre savant, plus classique, en la personne du professeur Maracot à qui il a fait découvrir l'Atlantide. Pourtant un lien entre les deux personnages fut maintenu, ce roman ayant originellement paru dans le même volume que les deux nouvelles citées. Les autres textes de Conan Doyle ressortissant expressément à la science-fiction sont en fait assez rares et un seul d'entre eux, la nouvelle horreur L'horreur du plein-ciel 4, une histoire que l'on dirait issue d'un cauchemar de Charles Fort, peut prétendre à juste titre au la bel de chef-d'œuvre.

On y ajoutera le court roman Raffles Haw où un " faiseur d'or " détruit à la fois son invention et lui-même dans un accès de désespoir, ainsi que les nouvelles Le fiasco de Los Amigos (un conte plutôt humoristique sur une conséquence assez inattendue de l'utilisation de la chaise électrique), Le trou de Blue John, qui relate la rencontre entre un homme et l'horrible habitant d'un monde souterrain inconnu, et Danger ! qui, parue en 1914, prophétisait l'utilisation intensive des sous-marins dans la guerre moderne, hypothèse qui, rejetée par l'Amirauté britannique, fut malheureusement vérifiée dès l'année suivante...

Pour conclure, on remarquera que, hormis, Le monde perdu, et L'horreur en plein ciel, l'œuvre de science-fiction de Conan Doyle n'atteint pas la puissance de ses récits de fantastique et d'horreur, lesquels constituent un ensemble aussi cohérent du point de vue thématique que redoutablement efficace. Peut-être est - ce dû au fait que, très tôt hanté par l'occultisme, il était plus à l'aise dans le monde sombre et tortueux de l'irrationnel...

Avec Jacques Bergier (en nous inscrivant radicalement en faux contre la vision de Pierre Versins qui tente de démontrer, dans son " Encyclopédie de l'Utopie et de la science-fiction " que Conan Doyle n'était qu'un vulgaire plagiaire d'auteurs français), nous regretterons " qu'il n'ait pas consacré plus de temps à la science-fiction ", car " il avait des idées plus originales que Wells et il écrivait mieux que Jules Verne " et il ne fait aucun doute qu'il aurait pu, dans ce domaine devenir l'égal de J.-H. Rosny aîné, l'auteur majeur du genre avant que celui-ci soit monopolisé par les Américains, à la fin des années 30.

Mais peut-on vraiment reprocher à un auteur de n'avoir publié que deux classiques de la science-fiction, même si l'on reste convaincu qu'il aurait pu faire ... mieux et plus ?

Richard D. Nolane

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