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Jacques
Bergier possédait au plus haut point les deux traits
de caractère qui sont essentiels à
l’étude des O.V.N.I: un sens de l’humour à
toute épreuve et une compréhension intuitive
de la nature secrète des événements
contemporains, qu’ils soient politiques, militaires ou
scientifiques. Il possédait en outre certaines
aptitudes qui rendaient très inconfortables les
fonctionnaires de la recherche académique aussi bien
que les adeptes des sciences parallèles: il en savait
plus long qu’eux sur leur propre terrain. Le premier contact
avec Jacques Bergier laissait peu de doute sur son humour.
Je fis sa connaissance à une époque où
il se consacrait aux proverbes Bouddhiques. Ayant
déterminé rapidement quel trésor ils
représentaient pour l’Humanité, il s’employait
à l’augmenter en créant de nouvelles maximes.
Nous passâmes donc une grande partie de la
soirée à écouter des trouvailles aussi
sages qu’inutiles, telle : Celui qui crache dans l’oreille
d’un sourd vole une heure à Dieu.
Cet humour cynique, qui touchait au fameux rire des grands mystiques, Bergier l’appliquait sans pitié aux soucoupes volantes. Il tranchait la querelle entre les tenants de la thèse extraterrestre et ceux de l’hallucination collective en affirmant sérieusement : Les O.V.N.I. sont des hallucinations collectives provoquées par des Extraterrestres. Certaines observations récentes semblent lui donner du poids à cette boutade typique, qui tourna contre lui la colère vengeresse des deux camps : les savants académiques auraient voulu qu’il rejette complètement les observations des O.V.N.I, et les adeptes de l’ufologie exigeaient que, chercheur parallèle comme eux, il embrasse fraternellement leur cause. Bergier avait trop l’habitude de penser dans l’indépendance pour se laisser influencer par ces pressions. Il écrivit à la Flying Saucer Rewiew britannique que les O.V.N.I. étaient reliés à la question du rat de Calcutta, sur lequel l’Histoire, disait-il, se doit de garder à jamais le silence. Ces plaisanteries en publique cachaient quelque chose. Elles dissimulaient l’esprit d’un homme créateur et profondément sérieux, qui saisissait immédiatement les idées nouvelles et s’attachait passionnément, en privé, à les prolonger pour en tirer les ultimes conséquences. Il écrivait ainsi à un ami, à propos de notre premier entretien à Paris en 1973 : J’ai repensé à la conversation que nous avons eue avec Jacques Vallée. Si je me souviens bien de ce qu’il a dit, il pense que le phénomène UFO se neutralise lui-même et efface ses traces au bout d’un certain temps de fonctionnement (…). Ce comportement, c’est celui de phénomènes physiques bien connus. C’est ainsi qu’en mécanique quantique, la vitesse se neutralise (…) par l’augmentation de la masse avec la vitesse. Dans la thermodynamique chimique, nous avons la loi de le Chatelier, où une réaction chimique non catalysée se neutralise jusqu’à un équilibre. Il y a là la première preuve qu’on n'ait jamais donnée que le phénomène UFO appartient à l’univers réel . Deux ans plus tard, il poursuivait : Au point où en est la situation concernant les O.V.N.I, si on admet la matérialité des faits - ce que je ne suis pas préparé à faire – il est tout à fait vain d’imaginer simplement d’autres dimensions comme sources du phénomène. Il faut construire un 'multivers' où la réalité et l’imagination co-existent et sont interconnectées . C’est à un tel ' multivers ' que Jacques Bergier semblait appartenir. De ce point de vue, il avait conscience à la fois du potentiel de l’homme et de ses limites de son esprit. Dans une de ses dernières lettres, il m’écrivait : Je pense que la solution du problème peu être obtenue par la méthode scientifique normale. A condition de la prendre dans le sens de mon regretté maître et ami J.B.S. Haldane : « Je m’intéresse à tout ce qui est étrange en chimie-physique et je ne le néglige pas ailleurs ». On peut certainement chercher à se mettre en rapport avec la source du phénomène. Mais cela pose un problème que j’ai signalé dès 1935 : Comment donner l’impression que l’on est intelligent ? Il n’avait pas besoin d’ajouter que ce problème, Jacques Bergier l’avait résolu. |
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Un grand
écrivain est nécessairement un constructeur
d’univers. Dans Les Habits Noirs, série en 7 volumes
dont celui-ci est le premier, Paul Féval a
créé un univers qui se superpose à la
France du XIXe siècle, environ 1820-1840, et qui est
à la fois réel et irréel. Irréel
parce que le chef des Habits Noirs, le Colonel « Le
Père à Tous », n’est certainement pas un
humain : s’il n’est pas le Diable, il est certainement un de
ses émissaires les plus proches. Réel parce
que la France de l’époque et en particulier Paris et
la Normandie sont ressuscités avec une minutie, un
souci du détails et aussi une poésie que l’on
ne retrouve guère que chez Balzac.
Pourquoi a-t-on écrit mille études sur Balzac et aucune sur Féval ? N’étant pas un littéraire - je suis physicien nucléaire dans le civil -, je ne suis pas capable de le dire. Pour moi l’un et l’autre sont de grands écrivains, se ressemblant par leur inspiration et sensiblement du même calibre. Mais, par sa complication, par sa minutie, par l’attention aux détails, par la multiplicité des sous-sujets à l’intérieur d’un même récit, la série des Habits Noirs, constitue aussi un univers unique dont je ne trouve aucun exemple dans la littérature. Comme forme d’art, les Habits Noirs ressemblent plus à une partie d’échecs entre deux grands maîtres qu’à une série romanesque. Et, pourtant, tel est le miracle de l’art de Féval : on dévore son œuvre comme un roman policier. C’est un roman policier, en effet. Mais ce serait lui faire injure que de le comparer aux romans policiers modernes, écrits en quinze jours et oubliés au bout de deux heures. Il y a là un défaut de terminologie. On peut acheter dans une boutique de jouet une pour enfant qui « tourne tout juste » et qui indique vaguement l’heure. On peut également acheter des chronomètres suisses de haute précisions avec des arrangements électroniques qui réduisent l’erreur à moi d’un centième de seconde par siècle. Dans les deux cas on peut appeler l’objet en question : un bracelet-montre, mais la différence est considérable. Comparons maintenant un roman policier courant à la pseudo-montre pour gosse et les Habits Noirs au super-chronomètre électronique suisse et nous aurons une proportion à peu près exacte. Dans les Habits Noirs, tout est ajusté, tout est prévu. Comme c’est une œuvre humaine, il y a tout de même au cours des 7 volumes quelques légères contradictions. L’expert numéro 1 en Habits Noirs, mon éminent ami François Le Lionnais, mathématicien connu, spécialiste des échecs et président de l’association des Ecrivains Scientifiques de France les relèvera dans une note à paraître à la fin d’un des prochains volumes de cette collection. Chacun de ces volumes, mentionnons-le en passant, peut se lire indépendamment, après quoi on relit toute la série avec une joie nouvelle. De quoi s’agit-il ? Essayons de l’expliquer sans gâter le plaisir du lecteur. Les Habits Noirs sont le type même de la Société Secrète, l’originale, la vraie. Bien entendu elle est italienne, c’est le prototype de la Cammora, de la Mafia, de la Cosa Nostra. Tout ce que le monde a pu voir de ces sociétés est une manifestation de l’activité de sous-fifres, de personnages mineurs. Les véritables Habits Noirs, eux, n’ont jamais maille à partir avec la justice, car ils ont inventé « la Mécanique ». Quel est donc son rôle ? Lorsque les activités des Habits Noirs ont abouti à un mystère qui risque d’intéresser la justice, la police ou le simple curieux, la « Mécanique » fabrique une solution : elle offre un coupable à la justice, fournit de l’information aux journalistes, bref ferme le cercle et donne des explications que le vulgaire peut comprendre. Pendant ce temps-là, les Habits Noirs continuent leur œuvre. Le Chef des Habits Noirs est appelé « Le Maître de la Merci ». Il porte le scapulaire de la Merci qui a appartenu au fameux Fra Diavolo et détient le secret du trésor fabuleux des Habits Noirs, plus important que tout peu ce qu’on peut imaginer et que l’on entrevoit brièvement dans « Les Compagnons du Trésor ». L’activité des Habits Noirs tend à augmenter ce trésor, quant à ce que le Maître de la Merci veut en faire, on ne le saura jamais. Après tout le Diable et l’Argent ont toujours eu partie liée et le Diable a besoin de l’Argent pour ses activités, c’est bien connu. Autour du Maître de la Merci grouillent ses ennemis . Aussi bien les autres membres des Habits Noirs qui voudraient bien s’emparer du trésor que leur ennemis qui luttent pour la justice et y laissent généralement leur peau. Autour de cette lutte secrète on voit vivre l’extraordinaire Paris de l’époque et un certain nombre de provinces françaises. Féval dit à un moment donné qu’il écrit « pour ceux qui sont plus intelligents que sceptiques ». C’est également pour ceux-là que je vais raconter une histoire qui lui aurait bien plu. « Le débarquement allié en Sicile en 1943 n’a été possible qu’avec l’accord de la Mafia. C’est la Mafia qui a fait savoir aux Alliés que le Quartier Général Allemand en Sicile était Taormina. Le bombardement de ce Quartier Général fut synchronisé avec des attaques des commandos de la Mafia contre les postes de guets allemands et fascistes et c’est ainsi que le débarquement à eu lieu. Depuis, les grands chefs de la Maffia aux Etats-Unis, de la Cosa Nostra, ne sont jamais jugés mais extradés en Sicile où ils terminent leurs jours dans le plus parfait bonheur ». Quant à la puissance de la Cosa Nostra dans l’Amérique de 1965, lisez les journaux, ce n’est pas Féval qui les écrit, mais des reporters… Ne criez donc pas à l’invraisemblance en lisant les Habits Noirs. Laissez-vous portez par le récit, qui en vaut la peine. L’auteur a voulu faire œuvre « réaliste », comme nous disons maintenant. Pour lui, la société des Habits Noirs ou quelque chose d’approchant existait réellement. Bien entendu il est parti de là pour construire un des plus beaux univers que l’imagination ait conçu. Pour les lecteurs de notre époque, les Habits noirs n’ont rien d’invraisemblable. Quand on vu un drapeau portant l’insigne d’une minuscule société allemande flotter sur L’Arc De Triomphe et l’Elysée, quand on voit à la télévision des séries comme « Les Incorruptibles », quand on lit les journaux, on n’est plus étonné par les exploits des Habits Noirs. Si on est étonné, c’est par la richesse de l’invention de l’auteur et aussi par l’abondance de sa production. Je me suis toujours demandé comment Féval, Balzac ou Dumas Père ont réussi à produire tout ce qu’ils ont produit sans utiliser ni le magnétophone, ni la machine à écrire. Dans le cas de Féval, ce qui déconcerte c’est aussi le souvenir qu’il gardait des moindres détails et de la façon dont il les utilisait méthodiquement dans un même volume ou d’un volume à l’autre. Il avait probablement une mémoire tout à fait extraordinaire. Peut-être même se servait-il d’un fichier de personnages : à ma connaissance, on ne sait rien de la façon dont il travaillait et c’est bien dommage. Il ne paraît pas avoir laissé de disciples. Le roman policier moderne ne dérive pas des Habits Noirs pour l’excellente raison que les écrivains modernes paraissent être incapables de fournir l’effort nécessaire pour construire un univers aussi complètement intégré, aussi minutieusement et aussi parfaitement organisé. On trouve des univers de ce genre dans l’œuvre d’autres grands écrivains et notamment dans la « Forsyte Saga » de John Galsworthy. Mais l’organisation y est bien moindre parce que l’auteur n’a pas besoin d’expliquer des mystères, ni de soutenir une action complète. Je salue avec une très grande joie la résurrection des Habits Noirs, je suis persuadé que l’œuvre de Féval aura, à un siècle de distance, un succès aussi grand que lorsqu’elle est parue. Plus grand peut-être parce que nous sommes plus près des courants souterrains de la société que ne l’était le lecteur moyen de 1865 et plus préparés à accepter l’univers des Habits Noirs. |
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